Adrien Diouf : « le développement d’un marché secondaire des titres publics va constituer l’objet de notre action »

 En marge de la deuxième édition des Rencontres du marché des titres publics de l’UEMOA (REMTP 2020), Adrien Diouf (photo), directeur général de l’Agence UMOA-Titres, fait le bilan de l’évolution de ce marché tout en évoquant les défis futurs à relever.

AE : Vous engagez la réflexion sur l’innovation financière en vue de dynamiser le marché des titres publics. Qu’est-ce qui motive ce choix ?

Adrien Diouf : Effectivement, pour cette seconde édition des Rencontres du marché des titres publics, il nous a semblé essentiel de réfléchir sur la problématique de l’approfondissement de notre marché.

Lorsqu’on fait le bilan, notre marché a eu de belles réalisations. Cependant, on se rend compte que l’ensemble des acteurs est d’accord sur un constat : c’est qu’il nous faut travailler sa profondeur. Ce qui implique de pouvoir aller vers des montants plus importants afin de pouvoir mieux accompagner nos Etats, mais aussi vers des maturités plus longues.

Quand nous avons commencé cette discussion avec l’ensemble des acteurs et notamment les banques qui constituent nos principaux intermédiaires, ils nous ont expliqué que la condition sine qua non pour atteindre ce principal objectif résidait dans la capacité à collecter l’épargne publique. Il en a été de même pour les assureurs, les caisses de retraite et pour tous les autres investisseurs institutionnels qui doivent être les véhicules pour capter cette épargne. Et lorsqu’on leur a demandé comment y parvenir, ils nous ont parlé d’innovation financière.

Il nous a donc semblé important, pendant cette opportunité où nous réunissons tous les acteurs, d’en débattre, mais aussi d’échanger sur nos pratiques. De sorte à voir de bonnes idées émerger de là, afin d’être en mesure de lancer une dynamique pour l’approfondissement de ce marché.

AE : En 2019, ce sont au total 3420 milliards FCFA qui ont été levés sur le marché des titres publics de l’UEMOA par les Etats en vue de financer leurs budgets et projets de développement. Qu’est-ce qui explique cette évolution favorable ?

Adrien Diouf : C’est vrai qu’au titre de l’année 2019, nous avons levé 3420 milliards FCFA dont la moitié sur des titres à moyen et long terme, et même 20% sur des titres avec une duration à 5 ans avec un paiement in fine. Ce qui relève vraiment d’une prouesse pour notre marché. Cela correspond également à un record en termes de montant levé.

Deux types de raisons ont permis d’arriver à ce montant. Le premier type relève essentiellement de raisons structurelles. Aujourd’hui, en quelques années, nous avons été capables de créer un réel marché intégré à l’échelle de la région. Ce qui signifie que lorsque par exemple un pays comme le Bénin souhaite lever des fonds, ce ne sont plus seulement les investisseurs établis au Bénin qui sont interpellés, mais plutôt les 120 millions d’habitants de la zone UEMOA, en plus des quelques millions de personnes qui s’intéressent à notre marché, mais qui sont en dehors de la zone. C’est cette machine que nous avons été capables de mettre en place grâce à une infrastructure de marché mise à disposition de la Banque centrale, mais aussi grâce à un travail des équipes de l’Agence UMOA-Titres en termes notamment de communication, de mise à disposition des informations sur les pays, de transparence du marché et de disponibilité des données.

Ensuite, nous avons les raisons conjoncturelles, à travers principalement une politique très accommodante en ce qui concerne la disponibilité de liquidité au niveau de l’économie globale et de la Banque centrale. On parle aussi d’un cadre réglementaire et fiscal très intéressant en ce qui concerne les titres publics pour les principaux investisseurs que sont les banques et les sociétés d’assurance.

Ce sont donc autant de raisons qui font que les titres publics restent un des investissements les plus intéressants pour les investisseurs de la région.

AE : Au cours des réflexions, les participants ont évoqué plusieurs pistes pour le développement du marché des titres publics. Parmi celles-ci, on retient notamment l’évolution du cadre réglementaire, l’élargissement de la base des investisseurs, mais également un marché secondaire obligataire. Que vous inspirent ces différentes propositions ?

Adrien Diouf : Ce sont toutes des pistes aussi intéressantes les unes que les autres. Mais j’aimerais m’attarder sur la dernière piste qui est le dynamisme du marché secondaire qui constitue aujourd’hui une clé essentielle dans le projet que nous souhaitons mettre en place ; à savoir le projet de développement d’un marché intégré des titres publics.

Parce qu’avoir un marché secondaire dynamique, c’est-à-dire un marché où les titres s’échangent de manière très efficiente, c’est aussi la garantie de la profondeur du marché, de la diversité des acteurs, et de l’efficacité et de l’efficience conduisant à un financement au meilleur prix.

S’il y a donc une question sur laquelle nous devons mettre l’accent, c’est bien la question du marché secondaire qui va passer par une diversification de la base des investisseurs. Et c’est ce qui va constituer un peu l’objet de l’action de notre agence pour l’année à venir et probablement les années qui suivent.

AE : Pour 2020, ce sont plus de 4000 milliards FCFA qui sont prévus pour être levés sur le marché des titres publics. Pensez-vous qu’avec les réformes et les actions mises en œuvre, ce marché a la capacité d’absorber tout ce montant ?

Adrien Diouf : A l’instant, je vous dirai oui sans hésiter. Maintenant, et comme nous l’avons déjà évoqué, il y a des mesures structurelles qui seront renforcées avec des reformes qui viendront les rendre plus résilientes. Et il y a des raisons conjoncturelles dont malheureusement nous ne sommes pas maîtres. Nous espérons seulement que nous bénéficierons de la même conjoncture. Et à ce niveau, je n’ai aucun doute sur notre capacité à lever ces fonds.

Toutefois, dans le cas où la conjoncture serait différente, l’Agence UMOA-Titres demeure une structure de défis, avec une équipe jeune et prête à relever des challenges. Nous ferons donc ce qu’il faut pour relever, ce énième défi qui nous est posé par nos Etats dans la mesure où ce marché constitue quelque chose d’essentiel pour leur développement.

AE : Nous parlons de développement du marché des titres publics pendant qu’officiellement, le passage à une nouvelle monnaie se fera bientôt. Comment est-ce l’Agence UMOA-Titres appréhende ce passage à l’ECO ?

Adrien Diouf : Comme tous les observateurs et acteurs du marché, nous sommes aujourd’hui dans l’attente des dispositions finales. Je pense qu’en cas de changement, il faudra ajuster notre stratégie de levée de fonds. Mais on ne pourra le faire que lorsque nous aurons tous les éléments.

Ce que je peux dire, c’est que nous sommes un marché qui est basé sur une monnaie unique qui est la monnaie locale, et que nous gérons 8 pays. Je ne vois pas ce que l’introduction d’une monnaie unique va probablement changer pour nos acteurs locaux. Maintenant, il nous faudra travailler avec les autorités monétaires pour avoir une communication adéquate vis-à-vis des investisseurs internationaux afin de les rassurer relativement aux avantages qu’offrira cette nouvelle monnaie, une fois qu’elle sera en place.