Pour stopper la propagation du COVID-19, l’État du Sénégal a pris certaines mesures de distanciations sociales, à l’instar des autres pays africains. Par le canal du ministère de la santé et de l’action sociale (MSAS), M. Abdoulaye Diouf Sarr, le gouvernement a décidé la fermeture des établissements scolaires, l’interruption des déplacements interurbains, un couvre-feu entre 20h00 et 6h00 du matin. L’objectif in fine était de créer un sursaut de prise de conscience chez les populations de la gravité de cette pandémie inédite, mais encore d’améliorer l’hygiène publique en instaurant de nouvelles règles dans les rapports quotidiens telles que l’interdiction de vendre du pain ailleurs que dans les boulangeries. Toutefois, « l’homo-senegalicus » ne semble pas s’aligner aux exigences du combat face aux coronavirus. Le mécanisme psycho-social de « l’optimisme irréaliste » (Dongo Rémy Kouabénan, 2007) semble être activé à son niveau maximal, par conséquent les individus continuent à adopter des comportements dangereux (Klein, 1996).Ce sentiment de croire que le drame n’arrive qu’aux autres révèle deux faits sociologiques majeurs consubstantiels à la société sénégalaise. Le premier est, sans doute, relatif à l’ignorance et à la promiscuité qui empêchent de voir plus loin que les évènements concrètement vécus ou les exigences d’assurer la dépense quotidienne. Le second, et non moins importante, est la culte aveugle à la religion et au ndigël des guides religieux, musulmans, chrétiens et autres. Elle implique un attentisme, dont seules les déclarations officielles des autorités religieuses peuvent stimuler. Dans un pareil contexte qui doit communiquer ? Convient-il d’élaborer un modèle de communication qui soustrait des messages clés la proximité physique et morale ? A mon avis, non ! Si au début des premiers cas de la pandémie au Sénégal, la logique de la précaution voulait que « la parole reste aux personnels qualifiés tels les agents de santé », l’évolution de la lutte montre, à ce stade, que « la parole doit aussi être attribué aux leaders communautaires ». Suivant cette perspective, nous pensons qu’au contraire, ces deux formes de proximité – physique et morale – doivent être identifier et associer à la lutte, ou disons, à toute les luttes futures et présentes de la nation.
Remettre les pendules à l’heure après un faux départ
Même s’il y a eu une rupture abrupte entre spécialistes et non-spécialiste au début de la riposte, à l’heure actuelle il faut mettre le curseur sur comment porter la même voix pour une lutte harmonisée à l’image de l’épidémie d’Ebola (Faye, 2017). Quel doit être le niveau de responsabilisation de ces acteurs hors-cadres sanitaires ? (Diéye, 2020). La réponse à cette question ne peut pas occulter la portée et les limites du discours et les caractéristiques des groupes stratégiques ciblés. Concrètement, ceci correspond à la matrice suivante :
Objectifs généraux | Vecteurs de la communication | Cibles du message |
Objectif long terme | Personnel qualifié | Population entière |
Objectif moyen terme | Entrepreneurs de la morale (leader morale) | Communauté religieuse |
Objectif cout terme | Acteurs communautaires | Classes d’âge (jeune, femme, vieux) |
Au regard de cette matrice, on constate qu’il n’est pas question de réinventer la roue car, le Sénégal dispose déjà d’agent de communication de proximité et des autorités religieuses dotés respectivement d’une légitimité populaire et d’une légitimité charismatique, reposant sur le « capital d’autochtonie » (Piermay, 2012 ; Rétière 2013). Et, cerise sur le gâteau, ils sont tous animés ou presque d’une volonté de servir la nation, l’acceptation de la fermeture des mosquées en est une illustration. Selon Durkheim (1895), un « fait social » ne doit être expliqué que par un autre « fait social », par analogie : un problème social ne peut trouver des réponses durables que dans un mécanisme de résolution sociale. Au regard de la progression de la contamination du virus – cas importés, cas contacts, cas communautaires – le mécanisme de lutte doit également évoluer d’un cran et, s’adapter au dynamique de l’évolution de la pandémie.
Guides religieuses dans le terrain de l’action publique, une réalité sociologique à assumer
C’est une erreur de laisser la communication entre les mains exclusives des spécialistes (Bedrosian et al, 2016). Ils doivent s’appuyer voire même se faire aider doublement par les guides religieux, les « entrepreneurs de la morale » (Becker, 1963). D’abord, dans l’élaboration du message, les enseignements de Jésus (PSL) et de Mouhamet (PSL), qui sont plus conciliant que la sécularisation interne, doivent y figurer. Cette approche permettrait d’amortir les comportements de fatalisme ancrés sur la toute-puissance de la protection divine. Faut-il le rappeler, et c’est collaborer par toutes les religions révélées que :Dieu ne change pas la situation d’une personne qui ne se lève pas pour se prendre en charge soi-même. Donc, les messages dérivés de la pensée théologique et philosophique de ces êtres au croisé des chemins, fonctionneraient comme un rappel et une invite à la responsabilité individuelle et collective de l’Homme. Puis, sans tintamarre, les guides doivent descendre sur le terrain pour sensibiliser les populations. Cela peut se faire à travers des temps d’antenne régulièrement pour chaque guide religieux, ou même une célébrité tout simplement (musicien, lutteur, footballeur, professeur, etc.), ainsi que des malades guéris (par exemple : M. Guirassy de l’ISM qui cumule la célébrité et le vécu de la maladie). Il s’agit d’une communication de masse et d’un combat communautaire, comme l’a rappelé le ministre de la santé dans une l’émission télévisée, qui nécessite une large prise de conscience à travers un effet placebo positif à la lutte contre la pandémie. En somme, la mobilisation collective des guides religieux n’est pas une approche nouvelle. Les foyers religieux se sont toujours mobilisés, à travers des dons de diverses natures, pour améliorer la situation politique voire économique des populations. Il s’agit cependant, d’assumer politiquement le caractère kaléidoscopique sur lequel doit se baser l’action publique nationale. De reconnaître et de valoriser dans cette lutte les légitimités religieuses auxquelles le concept de « laïcité », souvent utilisé suivant uniquement une dimension de « logos » (la raison) et non de « pathos » (l’émotion) dans l’espace publique, empêche de s’affirmer et de jouer pleinement le rôle de régulateur social et d’entrepreneur de la morale.
L’implication des Acteurs Communautaires de Santé (ACS) dans la lutte contre le COVID 19 : une nécessité pré et post pandémie
Depuis la fin des années 90, l’appel à la citoyenneté sanitaire a trouvé un écho favorable auprès des forces vives des communautés locales. Sous la houlette des collectivités territoriales et du personnel qualifié, des hommes, mais surtout majorité des femmes se chargent brillamment depuis trois décennies de la prévention et de la promotion de la santé dans les districts sanitaires, au niveau le plus opérationnel de la pyramide sanitaire sénégalais. Au nombre de 25000 présents dans tout le territoire national, Agents de Santé Communautaire (ASC), matrones, bàjjenu gox et relais ont reçu des séries de formation sur la Communication pour le Changement de Comportements (CCC). En s’inscrivant dans un processus cumulatif, le gouvernement gagnera à mieux utiliser cet atout et de responsabiliser ces « points focaux sociaux » dans la mobilisation des prescripteurs de comportements : leaders locaux (chef de quartier, imam, prêtre, etc.), associations (Associations Sportives et Culturelles, Organisations Communautaires de Base, etc.). Avec, au préalable, un recyclage des connaissances – on ne communique pas de la même manière d’une maladie aigue, chronique ou d’une pandémie – un cahier de charge comportant les objectifs à court et moins termes, la participation optimale de ce groupe professionnel peut s’avérer déterminant pour la venir à bout du COVID-19.
Cette mesure est d’autant plus importante que le rôle de ces travailleurs à la marge du système sanitaire au lendemain de la sortie de cette crise, demeurera plus que jamais déterminant dans l’appropriation des programmes nationaux de santé publique. Rappelons-le, les rumeurs sur les essais vaccinaux en Afrique viennent s’ajouter à celles déjà connues dans le champ de la santé, contre lesquelles les acteurs communautaires de santé se sont battus pendant plusieurs années. D’ailleurs, cela a grandement contribué à faire reculer la mortalité infantile et néonatale dans toute l’étendue du territoire national. Le renforcement des rumeurs après l’épisode au COVID-19 doit être anticipé dès maintenant. L’implication des ACS dans la lutte contre cette pandémie participerait, en ce sens, à maintenir et à augmenter leur capital d’autochtonie en consolidant en même temps leur légitimité dans la prescription de comportements thérapeutiques aux yeux des populations.
Conclusion
En définitive, faudrait-il, au sortir de cette crise établir un système sanitaire à ciel ouvert dans lequel cohabitent des professionnels et des profanes, des activités curative et préventive sans concéder de valeur privilégiée à un secteur sur un autre ? Cela passera par l’élaboration d’un document de politique de prévention qui réconcilie la technicité des professionnels (agent de santé et agents d’hygiène), l’engagement des points focaux sociaux et la capitalisation de leurs formations antérieures en communication interpersonnelle, la volonté des guides religieux de contribuer dans le développement de l’action publique à travers des conseils et l’exposition de leur image et, le tout sous l’organisation et la facilitation des collectivités territoriales.
Par Abdoulaye Moussa DIALLO, PhD candidate, Socio-anthropologue, Université de Lille (CLERSE) & UCAD de Dakar (LASAP)