DYNAMIQUE DES TRANSACTIONS FINANCIERES INFORMELLES ET LEURS IMPACTS SUR LE DEVELOPPEMENT DES PAYS DU SUD : LE CAS DES OPERATEURS FINANCIERS INFORMELS SENEGALAIS ET MALIENS D’ILES-DE-FRANCE

Par Thierno Idrissa MBOW
Socio-économiste, chercheur au laboratoire
de l’université Paris 11

SOMMAIRE

Introduction
I. Caractéristiques des systèmes informels de transfert de fonds
I.1. Un dispositif flexible et précaire
I.2. Une pratique fondée sur la solidarité
II. Le système de transfert informel de fonds, un outil de secours au service du migrant
II.1. Une alternative aux contraintes institutionnelles
II.2. Un manque à gagner pour les finances publiques
III. Le rôle des transferts informels dans le développement des pays du Sud : le Cas du Sénégal et du Mali
III.1. Le resserrement des liens de solidarité
III.2. L’amélioration des conditions de vie
III.3. Le développement de l’investissement privé local
Conclusion

 

Résumé

Dans les pays en développement, la disponibilité monétaire et financière constitue une des préoccupations majeures à la fois pour les populations et les institutions. La mobilisation de fonds se révèle être un élément essentiel dans les stratégies de développement. Il est aujourd’hui admis que l’épargne extérieure générée par la diaspora est plus importante qu’on ne le pensait. Selon la Banque mondiale, les transferts d’argent des migrants issus d’Afrique Subsaharienne vers leurs pays d’origine tournent en 2010 autour de 21,5 milliards de dollars US dépassant ainsi le volume financier de l’aide publique au développement. Une bonne partie des transferts échappe à la comptabilité des institutions internationales du fait de leur caractère informel. Ces volumes financiers importants jouent un rôle majeur dans le développement des pays du Sud tels que le Sénégal (4ème bénéficiaire en Afrique avec 1,2 milliards de dollars soit 9,1 % du PIB) et le Mali (9ème de ce Top 10 empoche une enveloppe de 385 millions de dollars US).

Les transferts de fonds informels connaissent un succès de plus en plus grandissant du fait de deux (2) éléments qui constituent leurs forces motrices :
– le premier est le niveau relativement bas des frais de transaction ;
– le second concerne la flexibilité du mode d’envoi fonctionnant souvent à partir des logiques de solidarité et de familiarité.

Parmi les autres facteurs non négligeables qui ont permis l’émergence de ce type d’activité se trouve l’accessibilité des opérations pour bon nombre de travailleurs étrangers privés de documents administratifs dans un contexte de durcissement des conditions de transfert au sein des services publics et parapublics tels que la Poste, Western Union ainsi que les établissements bancaires. Il s’y ajoute que les transactions ne sont pas soumises à la taxation car elles évoluent dans la clandestinité.

Cette institution de finance informelle, appelées dans le jargon des migrants « Fax », joue un triple rôle :
– fournir instantanément les fonds aux bénéficiaires dans des localités mêmes dépourvues de services publics;
– prêter de l’argent aux clients solvables en période de difficulté financière;
– investir les gains financiers obtenus dans les secteurs productifs au sein des pays d’origine.
A travers cette communication, nous envisageons de mettre en lumière les nouvelles stratégies d’accumulation et d’investissement des migrants subsahariens à travers les initiatives économico-financières des diasporas sénégalaise et malienne d’Ile-de-France.

Mots clés : migration, développement, transfert de fonds, système informel

Introduction

Les transferts de fonds informels mobilisent des montants colossaux, difficiles à estimer. Ils sont devenus, au cours des dernières décennies, un véritable enjeu socio-économique pour les pays africains et leurs peuples, aux prises avec des difficultés liées à la cherté de la vie quotidienne et à la chute vertigineuse des pouvoirs d’achat pour la plupart d’entre eux. Au Mali tout comme au Sénégal, les fonds de la diaspora contribuent à assurer la dynamique de la vie socio-économique grâce à la stabilité, à la régularité et au volume des transferts. Selon la Banque mondiale et l’OCDE, les envois de fonds vers l’Afrique Subsaharienne représentent un important flux de capitaux. En effet, les contributions de la diaspora constituent la deuxième source financière la plus significative pour les pays subsahariens après les investissements Directs Étrangers (IDE) et bien devant l’Aide Publique au Développement (APD).

Il existe plusieurs canaux de transferts de fonds :
– formel (les sociétés traditionnelles de transferts comme la Poste, les Banques),
– semi-formel (les sociétés spécialisées dans le transfert telles que Western Union – leader du marché des transferts -, Money Gram, Money Express, Ria Envia),
– informel (opérateur individuel ne disposant pas d’agrément pour pratiquer les activités de transfert financier).

Cette diversification des acteurs financiers sur le marché des transferts fait suite aux failles multiples du réseau postal (difficultés de paiement, délais longs), aux apparitions dans les années 1990 des Sociétés de Transferts d’Argent (STA) et au cours des années 2000 du système de transfert informel dénommé « Fax ».

L’initiative de la Banque postale de mettre en place un mandat postal électronique vise à remettre en scelle la Poste dans le circuit des transferts de fonds. Pour rester compétitive, elle a choisi ainsi un mode de transfert moins long (12h), avec des coûts modérés pouvant concurrencer les transferts informels sur des opérations financières inscrites dans une temporalité plus ou moins urgente.

Les envois de fonds vers les pays d’origine sont motivés par la pauvreté de l’environnement socio-familial. En effet, le projet initial du migrant détermine a priori le volume et le flux des transferts. Le motif du migrant est souvent de travailler pendant quelques années voire des décennies en vue d’une part d’améliorer la situation socio-économique de sa famille et d’autre part d’économiser une bonne partie du salaire ou du revenu. L’épargne ainsi constituée est destinée à être investie dans l’immobilier, l’agriculture, l’élevage ou dans des initiatives d’auto-entrepreneuriat avec la création de micro-entreprises dans les domaines du commerce, du transport, voire de l’hôtellerie.

Une bonne partie de ces envois à destination du Sénégal et du Mali emprunte le circuit informel.

I. Caractéristiques des systèmes informels de transfert de fonds

Le secteur financier informel connaît un essor particulier ces dernières années du fait notamment de plusieurs facteurs parmi lesquels la souplesse de ses opérations, ses coûts de transaction faible et sa proximité avec la clientèle.

I.1. Un dispositif flexible et précaire

Le transfert informel de fonds repose sur un mécanisme institutionnel piloté par un opérateur qui encaisse en amont l’argent à envoyer et qui ordonne à son répondant en aval de transmettre une somme équivalente aux bénéficiaires situés à l’autre bout de la chaîne. Ce transfert se réalise à travers un processus opératoire caractérisé par :

• une transaction interindividuelle fondée sur la confiance ;
• des montants modestes ;
• une disponibilité du personnel 24h/24h et 7jours/7 ;
• des commissions faibles ;
• une possibilité de crédit pour certains clients.

Les points informels de retrait d’argent sont plus présents dans les zones rurales ou enclavées tandis que les points relais des institutions formelles assurent la couverture des centres urbains. Par ailleurs, il faut relever que dans les systèmes locaux d’échange monétaire, le taux de change informel est défavorable aux clients car la valeur de l’euro se trouve un peu moins dépréciée par rapport à son cours normal.

Parmi les faiblesses du système informel, on note un risque élevé de pertes de fonds de la part des intermédiaires qui sont, souvent, des proches ou des connaissances du prestataire. En outre, les délais de retrait peuvent être longs en fonction de la disponibilité de liquidité dans les points relais. Il s’y ajoute que la discrétion n’est pas souvent garantie. Il y a aussi une quasi impossibilité d’accroître les ressources internes de l’entreprise du fait que les revenus tirés des commissions de transferts sont périodiquement répartis entre les principaux sociétaires.

L’argent envoyé par le système dit de « fax » est transmis aux bénéficiaires sous forme de nature ou d’espèces. Dans le premier cas, il s’agit de fournir de la marchandise (très souvent alimentaire) aux destinataires. Ceci permet au migrant d’éviter le détournement d’objectif de l’argent envoyé autrement dit empêcher que l’argent destiné à assurer la ration alimentaire de la famille ne soit consacré à d’autres fins. Dans le second cas, les bénéficiaires retirent auprès du point agréé (souvent un commerçant) l’équivalent de la somme envoyée en monnaie locale, en l’occurrence ici le franc CFA.

La force du secteur informel dans le marché des transferts repose sur la rapidité du mode d’envoi et la proximité des lieux d’expédition et surtout de perception.

I.2. Une pratique fondée sur la solidarité

Dans les sociétés du Sud où les populations sont souvent sans ressources, les mandats représentent une manne inestimable qui cristallise l’attention aussi bien de l’expéditeur que des bénéficiaires. Ils contribuent à resserrer les liens familiaux et d’affermir les rapports des migrants avec leur territoire d’origine.

Le « fax » est une sorte d’entreprise solidaire qui permet parfois à sa clientèle, dans la mesure de ses capacités, de réaliser des envois à crédit avec ou sans intérêt à tout moment. La relation contractuelle entre opérateur et client est fondée sur les principes de confiance et de solidarité

II. Le système de transfert informel de fonds, un outil de secours au service du migrant

Les transferts de fonds constituent des rentrées de devises stables pour les pays en développement. Si le système formel alimente les caisses des administrations publiques par le billet des taxes, le mode informel se démarque des canaux institutionnels reconnus pour permettre à l’envoyeur de réaliser des profits et d’être plus généreux vis-à-vis du bénéficiaire. Selon certains de nos interviewés, le différentiel existant entre les frais d’envois des sociétés spécialisées (voie formelle) et les commissions des fax (voie informelle) peut servir à couvrir d’autres besoins. Ce qui est mis en avant ici, c’est l’attractivité du coût de transfert du système informel.

L’analyse de la grille des coûts appliqués dans le marché des transferts informels font ressortir les éléments suivants :
• l’existence d’une fluctuation de l’offre tarifaire en fonction des montants, des opérateurs et des zones géographiques ;
• les transferts informels n’intègrent pas dans leurs coûts transactionnels le facteur risque qui, du reste, est très élevé au sein de ce secteur du fait du transit d’espèces à travers plusieurs mains n’offrant pas de solides garanties.
• le coût bas des opérations financières. C’est tout de même cette faiblesse des marges qui justifie l’attractivité du secteur.

Malgré la modicité de leurs commissions, les opérateurs informels ne parviennent pas être compétitifs sur le marché des transferts à cause notamment de leur invisibilité institutionnelle, de l’absence d’un cadre réglementaire, de leur faible maîtrise des technologies monétiques, de leurs difficultés à diversifier leurs offres de service par l’introduction de produits financiers innovants,

II.1. Une alternative aux contraintes institutionnelles

L’ingénierie financière informelle joue un grand rôle dans les flux de capitaux entre le Nord et le Sud. Les montants perçus au Sénégal et au Mali en provenance de la diaspora emprunte en grande partie le circuit informel.

Si les migrants sénégalais pratiquent des transferts diversifiés, leurs collègues maliens, dont la grande majorité proviennent du monde rural et ayant en son sein un important nombre de travailleurs sans papier qui privilégient le mode informel.

Ainsi, c’est le profil des migrants envoyeurs de fonds qui détermine en grande partie le choix du mode de transferts.

Tableau 1 : Montants reçus depuis la France

Pays Montants des transferts Parts de l’informel
Sénégal 449000000 € 46,00%
Mali 295000000 € 73,00%

Source : BAD (2007)

Les envois informels sont plus fréquents au Mali du fait de la faible présence des sociétés de transfert d’argent. Au Sénégal, par contre, avec le maillage significatif du territoire en sociétés bancaires, bureaux de poste et institutions de micro-finance, la part des institutions formelles dans le marché des transferts est légèrement majoritaire et pleine croissance.

La France est le pays où on enregistre le plus important flux de transferts de fonds vers le Sénégal avec un montant avoisinant 500 millions d’euros par an dont plus de 60 % proviennent de la région parisienne. Il en est aussi pour le Mali dont les deux tiers des fonds reçus de la diaspora soit environ 300 millions d’euros émanent de la France avec près de 90 % de la seule région parisienne.

II.2. Un manque à gagner pour les finances publiques

En empruntant des canaux informels, les sommes colossales envoyés par les migrants échappent à toute forme d’imposition dans les pays d’envois et de destination. Cette manne peu affectée par les aléas de la conjoncture économico-financière est centre des enjeux multiples. La mainmise du secteur informel sur une grande partie du marché des transferts porte un coup dur aux finances publiques.

Le manque à gagner est considérable surtout pour les pays en développement qui comptent sur les transferts pour assurer leur décollage économique. Rappelons que les sommes émanant de la diaspora ont dépassé le montant global de l’aide publique au développement.

Pour les pays occidentaux comme la France, les transferts informels de fonds occasionnent une fuite des devises. Cette fuite entraîne dans les pays bénéficiaires l’émergence d’un marché parallèle d’échange monétaire.

Du fait de l’ampleur du phénomène et l’inefficacité des mesures douanières et fiscales, les opérateurs officiels n’arrivent pas à concurrencer le circuit informel.

Par ailleurs, la réduction des coûts de transferts formels pourrait rendre plus attractifs les tarifs mais aussi contribuer au renforcement de l’assiette fiscale tout en optimisant les impacts sur le développement des pays du Sud,

III. Le rôle des transferts informels dans le développement des pays du Sud : le Cas du Sénégal et du Mali

Les migrants sénégalais et maliens semblent avoir pris connaissance que l’amélioration des conditions de vie de tous ceux qui se trouvent aux deux bouts de la chaîne des transferts (l’expéditeur et le bénéficiaire) dépend de la diversification des usages de l’argent envoyé. Les migrants ne se contentent plus à assurer exclusivement le poste des dépenses alimentaires et immobilières voire ostentatoires, dorénavant, ils consacrent une bonne partie de leur argent pour bâtir des ouvrages collectifs nécessaires au développement de leur localité d’origine et s’intéressent de plus en plus à la valorisation de leurs épargnes à travers des investissements productifs.

Tableau 2 : Utilisation des transferts de fonds (en % du nombre de familles concernées)

Postes de dépense Sénégal Mali
Budget familial 98 94
Santé 81 87
Education/formation 55 59
Immobilier familial 19 47
Immobilier individuel 14 29
Investissement productif 11 46
Projet social 5 25

Source : BAD (2007)

Globalement, l’arbitrage de la répartition des postes de dépense épouse la structure des usages de l’argent transféré de nos enquêtés qui s’établit comme suit :
• une grosse part est affectée à la consommation courante et à l’immobilier ;
• une petite part est allouée aux activités génératrices de revenus ;
• une autre petite part pour les dépenses occasionnelles (frais médicaux et scolaires, fêtes et cérémonies familiaux).

III.1. Le resserrement des liens de solidarité

L’envoi de fonds pour nourrir la famille est considéré par les migrants maliens et sénégalais comme une sorte d’assurance du maintien voire de la hausse de leurs revenus personnels. C’est donc un acte profitable aussi bien à l’expéditeur qu’au bénéficiaire. Au-delà du symbolique, c’est d’une part une manière d’exhiber sa réussite sociale et d’autre part une forme de solder la dette socio-affective vis-à-vis de la famille.

L’incertitude des revenus de cette dernière serait très souvent à l’origine de la décision de migrer vers d’autres horizons offrant une assurance contre les aléas de la vie (Stark, 1991; Agarwal & Horowitz, 2002).

Ainsi, l’argent transféré par le migrant apparaît comme un retour sur investissement pour la famille dont il aide à subvenir aux besoins de consommation, d’éducation, de santé voire de loisirs.

Le geste altruiste du migrant est une sorte de reconnaissance des différents appuis apportés par la famille et les réseaux clientélistes auxquels il est affilié (marabouts, politiciens, hommes d’affaire, etc.). Généralement les transferts de fonds sont adressés à la famille proche (parents géniteurs, conjoint(e)s, enfant(s), à la famille élargie (reste de la famille & voisins) et au cercle d’amis et de connaissances dont ils participent à la cimentation des liens.

L’acte d’envoi n’est pas seulement un moment de resserrer les liens avec le bénéficiaire mais aussi avec l’opérateur. Si les tenants de l’industrie des transferts formels sont des occidentaux, il faut souligner que les opérateurs informels sont essentiellement des migrants. Cette proximité avec la clientèle, qui se trouve être souvent le cercle des connaissances, met au centre du réseau les principes de confiance et de solidarité.

Les transferts de fonds sont devenus un business lucratif qui attire de plus en plus les acteurs économico-financiers et les décideurs publics qui veulent mieux encadrer le secteur pour permettre aux populations et aux Etats d’en tirer profit.

Ces transferts agissent sur la structure sociale en transformant les comportements individuels et collectifs. Les effets de cette irrigation de l’argent dans le tissu sociale entrainent des inégalités socioculturelles dont les répercussions peuvent même être d’ordre économique. C’est le cas notamment de la flambée des prix de l’immobilier et l’inflation des honoraires cultuels (dot maritale) qui sont quelques effets pervers générés par l’afflux des fonds de la part des migrants, qui apparaissent comme des modèles de réussite sociale.

III.2. L’amélioration des conditions de vie

La fonction première des transferts de fonds de la part des migrants demeure la satisfaction des besoins socio-économiques élémentaires de la famille. Ces fonds permettent aux bénéficiaires de vivre ou de survivre dans ces pays du Sud où la pauvreté sévit massivement. Au Sénégal et au Mali, plus de la moitié de la population vit en dessous du seuil de pauvreté soit moins d’un dollar par personne et par jour. C’est pourquoi la dépendance des familles aux fonds transférés par un de leur résidant dans la diaspora est très forte. C’est ce degré de dépendance et son corollaire – la fréquence des sollicitations financières de la part des proches – qui expliquent le niveau relativement faible des montants transférés.

En outre, leur périodicité (une fois par mois) contraint les ménages bénéficiaires à articuler leur dépense courante aux priorités quotidiennes (ration alimentaire). Les dépenses occasionnelles (médicaments, baptêmes, fiançailles, funérailles) impliquent des envois additionnels imprévus posant des problèmes financiers complexes pour l’immense composante des migrants. Il convient de souligner que ces derniers sont en majorité des ouvriers peu qualifiés dont les salaires déjà bas sont soumis à de fortes pressions : satisfaire les besoins du migrant et ceux de ses proches restés au pays d’origine. Les arbitrages en matière de dépense ne sont souvent pas faciles pour le migrant et l’impact de sa contribution n’est souvent pas apprécié à sa juste valeur par les bénéficiaires.

Ainsi, la modicité des mandats (entre 50 à 250 euros) ne contribue que marginalement au développement économique de ces pays subsahariens. Cependant, l’accroissement du niveau des montants de transferts enregistré ces dernières années et la diversification de leur usage dénotent une augmentation des capacités financières des migrants. Une telle augmentation est favorisée par le relèvement des niveaux de qualification et l’importance de la marge d’échange entre l’euro et le franc CFA. Il faut signaler que cette paupérisation massive accentue la pression sur les migrants.

Comme le souligne M. Sow de Courbevoie, en région parisienne, ce sont les émigrés qui paient la flambée des prix des denrées alimentaires dans les pays d’origine et qui deviennent le réceptacle de la demande sociale aussi bien de la famille que du voisinage, des amis voire du quartier ou du village. Ce point de vue est partagé par S. Fall de Mantes-la-Jolie dans les Yvelines qui note pour sa part que la température de la crise socio-économique se lit à travers la fréquence des appels téléphoniques qui ne sont rien d’autre qu’une forme « d’harcèlement moral et verbal » sur le migrant jusqu’à une obtention de mandat par le bénéficiaire. Rappelons qu’avant l’ère du mobile, les courriers et les cassettes enregistrées faisaient plusieurs mois avant de parvenir à destination.

Par ailleurs, les envois de fonds génèrent des effets pervers qui sont liés au développement du parasitisme social dû à la dépendance exclusive d’une catégorie de la population aux mandats issus de la diaspora. Cette sorte de « syndrome hollandais » aux effets potentiellement négatifs est un puissant facteur de léthargie socio-économique et de dés-incitation au travail relevé par Jean Paul Azam et Flore Gubert dans leur étude sur le Mali (Azam et Gubert, 2005). Un tel comportement généralisé ancré sur le laisser-aller conduit à la déstructuration des fondements économiques et à la paralysie sociale dont les conséquences négatives ont été mentionnées à travers de nombreux travaux (Reichert, 1981 ; Lartey et al., 2008 ; Acosta et al., 2009). Selon ces auteurs s’inscrivant dans la perspective théorique issue des thèses de l’école structuraliste, la migration occasionne une perte en capital humain et par conséquent elle entraîne une déstabilisation de la société et de l’économie.

Toutefois, les courants néoclassique, développementaliste et ceux de la modernisation perçoivent la migration comme un facteur de progrès qui induit dans les sociétés d’origine un ancrage progressif de normes rationnelles, aux valeurs démocratiques et aux principes capitalistes. Bon nombre de théoriciens soutiennent que les transferts de fonds impactent positivement sur le capital humain , l’épargne, l’investissement, l’entrepreneuriat, le développement rural, l’environnement des affaires.

Grâce à l’effet du trickle down effetct, les transferts de fonds mais aussi de technologies, de savoirs, de savoir-faire jouent un rôle pivot dans le décollage économique des pays en voie d’émergence. Les migrants sont une source de richesse. Des pays comme l’Inde et la Chine se sont appuyés sur leur diaspora pour amorcer leur révolution économique. La retombée positive de la contribution de la diaspora se fait plus sentir lorsque la population qui la compose occupe une place meilleure dans la société d’accueil.

En effet, l’amélioration du niveau de vie du migrant s’accompagne souvent de l’élévation des montants à envoyer ou de la fin des envois avec l’expatriation du reste des proches (femme, enfants) dans le cadre du regroupement familial. Selon la BAD, « plus le migrant appartient à une catégorie supérieure, plus le montant des transferts augmente en valeur relative mais baisse en valeur absolue et en régularité. Les migrants des catégories socioprofessionnelles supérieures aspirent à davantage de bien-être individuel et sont moins réactifs à la pression sociale de leurs parents dans leurs pays d’origine. En outre, ils investissent davantage dans l’immobilier et le secteur productif. Ils constituent la catégorie qui possède les plus importantes capacités d’épargne » (BAD, 2007: 21).

Cet impact sur les conditions de vie est à relativiser d’autant plus qu’aussi bien au Sénégal qu’au Mali le niveau de pauvreté est endémique. Comme le soutiennent Yves Charbit et Isabelle Chort, « les migrants à l’étranger ne représentent qu’une faible fraction de la population active et donc du potentiel de création de richesse » (Charbit et Chort, 2006 : 2). Les déterminants de l’efficience du transfert des fonds sur les conditions de vie demeurent ainsi liés au niveau de pauvreté de la famille, à la capacité financière du migrant, au degré d’attachement socio-affectif de ce dernier avec les bénéficiaires potentiels.

III.3. Le développement de l’investissement privé local

Face à la faiblesse des investissements publics, les migrants ont recours à des contributions individuelles pour prendre en charge les aménagements publics nécessaires à leur localité d’origine (centre de santé, école, mosquée, ouvrages hydrauliques, etc.). Dans les bassins d’émigration tels que Kayes au Mali et Matam au Sénégal, la quasi-totalité des infrastructures publiques a été réalisée avec le concours des migrants.

Les actions citoyennes solidaires des migrants soutiennent les initiatives locales à travers les investissements dans les équipements collectifs relevant des domaines sanitaire (centre de santé, ambulance, adduction d’eau potable, etc.), agricole (fermes animalières, exploitations agricoles), éducatif (salles de classe, matériel scolaire), socioculturel (mosquée, équipement sportif), économique (commerce, transport).

Les investissements prennent aussi la forme individuelle. Des porteurs de projets lancent des initiatives économiques axées sur la création de micro-entreprises et la création d’emploi dans les terroirs d’origine.

Si le migrant du XXe siècle est souvent salarié, son homologie du XXIe siècle apparaît plutôt comme un « businessman » avant tout dont la finalité est orientée vers un retour programmé au pays une fois l’objectif financier accompli. En attendant d’y parvenir, il dote le ménage familial d’une source locale de revenus (activité génératrice de revenus) qui lui permettrait de se soustraire de la demande sociale afin de pouvoir réaliser des épargnes et d’investir dans des secteurs porteurs.

La diversification des produits investissements constitue une stratégie significative de consolidation des progrès socio-économiques des territoires d’origine et un signe de la dynamique des contributions de la diaspora.

Une grande partie de ces investissements transite par les canaux informels (fax, porteurs de valises).

En capturant l’épargne des associations villageoises, les tenants des « fax » recyclent les fonds jadis placés dans les banques en les transférant vers les lieux d’origine sous forme d’investissements productifs en adéquation avec les besoins des migrants et de leurs familles.

Tableau 3 : Les systèmes d’épargne informel

Modes d’épargne Contenu Observation
Épargne en espèce Réserve de liquidité mobilisable en cas de besoin urgent Faible niveau de sécurité

Montants faibles

Caisse communautaire Mutualisation des contributions destinées à la communauté Filet de sécurité

Montants élevés

Tontine Épargne rotative au service d’individus Fonds de secours

Montants plus ou moins élevés

Il faut rappeler que pendant longtemps, l’épargne des travailleurs émigrés a transité à travers des caisses de développement des terroirs d’origine. Ces caisses reposent sur des fonctions de solidarité vis-à-vis des populations de ces dits terroirs mais aussi d’entraide pour les migrants en activité ou non dans les pays d’accueil. Dans ces logiques de solidarité communautaire, les individus se prêtent et s’empruntent les uns les autres, soit de façon individuelle ou dans le cadre associatif. Une telle forme d’adaptation pour des individus exclus du système bancaire est favorisée par la culture et les mœurs de leurs sociétés d’origine.

L’activité des opérateurs financiers informels n’est pas soumise à la taxation du fait qu’elle évolue dans la clandestinité malgré qu’une partie de ces fonds a pour lieu de dépôt les comptes bancaires de leur gérant. De ce fait, bien qu’échappant toujours aux impôts, elle réintègre un tant soit peu le circuit normatif des finances.

La (re)capitalisation des PME à travers la mobilisation de l’épargne des migrants et l’augmentation du niveau de revenus constituent des facteurs de développement nécessaires à ces deux pays subsahariens souffrant de la faiblesse des investissements et des épargnes. Les principaux secteurs bénéficiaires des fonds de la diaspora sont : l’immobilier, le transport, le commerce et le tourisme,

Notons au passage que les personnes dites « Sans papiers » ont plus de propension à épargner ou à investir dans les PME pour parer à toutes éventualités en cas d’expulsion du territoire français. C’est une forme de consommation différée dans l’espace et dans le temps qui les dispose à mener une vie austère et à transférer dans leur pays d’origine l’essentiel de leurs avoirs.

Par ailleurs, bon nombre de migrants sénégalais et maliens s’adonnent à la bi-bancarisation qui leur offre plusieurs opportunités telles que l’accès:
• au crédit immobilier ou au plan d’épargne logement ;
• au programme de soutien à l’investissement productif dans les pays d’origine ;
• au recours dans ces pays d’origine à des avantages en termes de services financiers comme l’usage du découvert bancaire dédié aux clients par les établissements financiers des pays d’accueil,

Les taux de bancarisation sont relativement faibles à cause du niveau de revenus généralement modestes de ces migrants, qui dans leur grande majorité, sont des smicards.

Les migrants porteurs de projets trouvent à travers ces institutions bancaires formelles un appui solide et des avantages certains que ne peuvent leur offrir le secteur financier informel. Et, les banques françaises et leurs filiales locales ont développé des produits financiers adaptés aux besoins des migrants en matière d’épargne, d’investissement ou d’acquisition de logement mais souvent qui ne sont pas connus du grand public.

Conclusion

Les transferts des migrants constituent une source vitale pour des millions d’Africains mais aussi ils représentent un apport financier non négligeable pour les économies de survie de la plupart des pays d’Afrique Subsaharienne.

Vu l’étendue des réseaux formels, les banques traditionnelles et les institutions spécialisées de transferts de fonds ont intérêts à mieux connaître les canaux informels et à ajuster leurs frais de commission pour récupérer la clientèle de migrants qui les échappent. La sécurité des conditions de transferts, le professionnalisme des agents, la fiabilité du réseau, l’accessibilité aux services grâce à un important maillage sur le territoire français constituent autant d’atouts qui permettent à ces organismes formels de transaction financière de contrôler l’essentiel du marché des transferts de fonds. Toutefois, leur relais dans les pays de destination sont localisés quasi unanimement dans les centres urbains à l’opposé du système de transfert informel qui se distingue par la proximité des clients surtout en zone rural.

Au delà des transferts financiers, des retombées positives sont enregistrées dans la création d’emploi, la migration des technologies nouvelles et des compétences organisationnelles et de la culture managériale.

Néanmoins, les impacts sur le développement économique du Sénégal et du Mali demeurent limités eu égard à la faiblesse des investissements productifs.

Pour booster les effets positifs des transferts de fonds, il incombe aux décideurs d’assouplir les conditions d’ouverture de compte bancaire en instituant un cadre juridique comme les matriculas aux États-Unis permettant aux clandestins mexicains de bénéficier de mesures spéciales en matière d’ouverture de compte.

 

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