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jeudi 8 décembre 2022

La finance islamique : une expression de crispations identitaires

Tout discours, quel que soit le dispositif qui le porte, s’élabore à partir d’une posture idéologique. C’est ainsi que le discours aujourd’hui dominant de l’Occident sur l’Islam le place dans une position de déphasage avec la modernité, le progrès et par conséquent le développement. Même les pays musulmans riches se voient le plus souvent confinés, par la vision occidentaliste, dans une sorte d’inhibition qui les rendrait incapables de tolérance et d’ouverture à des valeurs universelles.

La leçon principale, à la lecture de Hall, est que « les pratiques de représentation impliquent toujours une position d’énonciation ». L’énonciateur parle toujours à partir d’un moment donné et d’un lieu défini culturellement, politiquement et historiquement. Ce qui fait que le discours sur l’autre est une démarche de construction ; un regard d’extériorité par rapport à une intériorité. Ce qui peut amener l’autre à se définir moins par lui-même qu’en fonction d’un discours dominant.

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La monstration de l’Islam dans les médias occidentaux, à tort ou à raison, ainsi que la communication de certains activistes musulmans via les nouvelles technologies de l’information et de la communication, entretient souvent un climat d’islamophobie et d’ « islamogalmie » dont la religion musulmane est victime. En grammaire, le domaine de la monstration regroupe les formes de déterminants du nom qui signalent la désignation d’un objet ou d’un concept. Les démonstratifs ont pour fonction de montrer (monstration), de désigner ou de pointer vers un item spécifique. La monstration est donc l’action de montrer, de faire connaître quelque chose et par conséquent de communiquer.

La connaissance de l’autre ne peut pas se fonder sur des représentations nées de notre imaginaire social ou des médias. Et, comme le souligne Daniel Henri Pageaux « le stéréotype entretient la confusion typique de l’idéologie entre le descriptif (le discours : tel peuple est…) et le normatif (la norme : tel peuple ne sait pas) » (Daniel-Henri Pageaux, 1994).

Pour ceux qu’on qualifie d’intégristes musulmans, l’Occidental est souvent présenté ou uniquement perçu sous l’image d’un athée mu par sa soif de dominer le monde et le musulman sous l’image d’un fou de Dieu qui sème la terreur pour certains occidentaux. Or, l’image que l’autre nous renvoie ou celle que nous nous faisons de lui définit souvent le type de rapport que nous entretenons avec lui. Cette image peut être positive comme négative. Elle peut se fonder sur une connaissance objective de l’autre comme elle peut reposer sur des bases subjectives ; elle peut être formatée par notre imaginaire social ou véhiculée par les médias. Quelle que soit son origine, l’image que les uns ont par rapport aux autres développe des attitudes fondamentales qui se manifestent par la manie, la phobie et la philie que Pageaux qualifie de modèle symbolique :

A l’acculturation mécanique que suppose « la manie » s’oppose le vrai « dialogue des cultures » développé par la « philie ». Alors que la « phobie » suppose l’élimination, la mort symbolique de l’Autre, la « philie » tente d’imposer la voie difficile, exigeante qui passe par la reconnaissance de l’Autre.
D’ailleurs, l’une des inventions les plus caractéristiques des médias d’aujourd’hui est la notion d’ « image ».

On parle désormais de l’image d’un homme politique, d’une région, d’une entreprise, mais aussi d’une corporation si bien que chacun est précédé d’une sorte de double de lui-même, son « image ». « La société de communication se présente comme un monde où ne communiquent finalement que les images des entités qui le composent ».

La finance islamique n’échappe à cette règle. C’est pourquoi, dès le début de leur rapport remis à Paris Europlace, Jouini et Pastré mettent l’accent sur cet état de fait afin de conjurer les stéréotypes. La Finance Islamique soulève des interrogations et suscite des incompréhensions, voire des mécanismes de rejet, qu’il faut commencer par clarifier :
1) La Finance Islamique partage avec la Finance « conventionnelle » de nombreuses racines.
2) La Finance Islamique est profondément hétérogène et ne correspond pas ainsi, la plupart du temps, aux présentations caricaturales qui en sont faites.µ
3) La Finance Islamique ne participe, pas plus que la Finance « conventionnelle », au financement du terrorisme (qui évite, autant que faire se peut, toute forme de finance régulée).

Sur le site « le matin.ch » du journal suisse Le Matin Dimanche, on peut lire sous la plume du journaliste Patrick Vallélian ces propos : « Après les minarets, la finance islamique. L’UDC (Union Démocratique du Centre) monte au créneau pour dénoncer la fuite en avant des banques suisses qui investissent sans compter dans les produits charia-compatibles. Un scandale, juge le conseiller national Oskar Freysinger (UDC/VS), coprésident du comité d’initiative contre les minarets. «Les Suisses vont financer le terrorisme d’Al-Qaida grâce à leurs économies» ». C’est ce type de climat qui rend, pour reprendre le titre d’un ouvrage d’Amine Maalouf, les identités meurtrières.

Seulement, le mariage des principes islamiques avec les valeurs occidentales s’inscrit dans des rapports très complexes qui nécessitent des concessions de part et d’autre. Comment les pays occidentaux peuvent-ils adapter leurs cadres juridiques aux principes islamiques sans perdre leur identité ? Comment les entreprises islamiques peuvent-elles s’épanouir dans les sociétés non musulmanes sans trahir leurs principes éthiques ? Les pays occidentaux peuvent-ils s’intéresser uniquement à l’aspect financier de l’Islam tout en rejetant tous les autres ? Est-il aussi possible pour les entreprises islamiques de s’installer dans les pays non musulmans tout en se soustrayant aux normes juridiques en vigueur dans les chambres de commerce des pays concernés ? D’autant que, même dans certains pays musulmans, les banques qui se définissent comme islamiques ne respectent toujours pas les principes islamiques.

Par ailleurs, le fait pour les musulmans de développer une économie particulière, dite halal peut apparaître pour certains comme du communautarisme et un rejet des valeurs de leurs pays d’accueil. Il en va de même pour la finance islamique qui exclut, dans ses principes, certains secteurs (la pornographie, l’alcool, la viande de porc, entre autres) qui sont économiquement et culturellement très représentatifs des modes de consommation et de vivre des Occidentaux.

Toutefois, la finance islamique n’a pas que des implications négatives ; elle peut transcender les crispations identitaires et être un véritable moteur de dialogue interculturel.

Dr Djibril Safi SECK
Directeur du GREFIA (Groupe de Recherche sur la Finance Islamique en Afrique)
Enseignant dans l’eMBA de Finance Islamique de l’Université de Strasbourg

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