La géo-finance islamique : une méthodologie opérationnelle pour implémenter un projet de finance islamique ou de micro finance islamique dans un contexte donné (PREMIERE PARTIE)

I-La géo-finance islamique : une grille de lecture

L’expérience nous a instruit sur le caractère relatif de la finance islamique en fonction des contextes historico-géographiques.

En effet, selon qu’on se trouve au Soudan, en Malaisie, au Sénégal, au Maroc, sur l’île de la Réunion, ou ailleurs, nous n’observons pas exactement les mêmes pratiques en matière de finance islamique.

Des nuances, pour ne pas dire des divergences plus profondes, peuvent être constatées et qui tiennent le plus souvent à des références doctrinales différentes, mais aussi parfois à des contingences socio-politiques.

Qu’est-ce qui explique que dans des pays à forte proportion de musulmans comme le Sénégal ou le Mali, tout semble aller très lentement lorsqu’il s’agit d’adapter l’environnement juridico-prudentiel dans le but de faire place nette à la finance islamique ?

Les réponses à ces questions ne peuvent être trouvées que si l’analyse met le focus sur les contextes particuliers en question.

En effet, dans chaque pays où la volonté de développer la finance islamique existe, se jouent des rapports de force à différents niveaux, des confrontations idéologiques, politiques, sociales à l’intérieur desquelles la finance islamique doit se frayer un chemin.

C’est dire qu’il ne saurait exister un discours uniforme sur la finance islamique.

C’est en cela que le terme de géo-finance islamique est pertinent puisqu’il insiste sur la nécessité de lier toute analyse de la finance islamique au contexte particulier dans lequel elle est appliquée ou en phase de l’être. Ce n’est qu’à ce prix que l’analyse peut s’avérer pertinente et utile.

Toutes les idées reçues sur le sujet proviennent justement de cette absence de mise en perspective de la question de la finance islamique avec le contexte particulier qui l’accueille ; les « spécialistes » se contentant, dans bien des cas, de rabâcher des propos tenus ailleurs, ou de relater des expériences validées dans d’autres situations.

La géo-finance islamique n’est pas seulement une grille d’analyse ; elle implique également une démarche méthodologique.

 

II-La géo-finance islamique : une méthodologie opérationnelle

En effet, le principal défi de la finance islamique, comme de la micro finance islamique d’ailleurs, reste celui de l’efficacité.

Les incantations morales et les postures éthiques, pour intéressantes qu’elles soient, ne suffisent pas à asseoir à elles seules la crédibilité du modèle financier islamique.

Encore faut-il que l’efficacité soit au rendez-vous, et que les projets conçus dans cette optique puissent atteindre leurs objectifs.

Aujourd’hui, nombreux sont les pays qui, au regard des performances surprenantes de l’industrie de la finance islamique, surtout dans un contexte mondial marqué encore par la crise économique, s’interrogent et envisagent de s’ouvrir à elle.

Mais on ne s’ouvre pas à la finance islamique sans préparation. Il est important de prendre conscience des principaux défis à relever.

Le défi majeur est celui de l’efficacité qui se structure autour de trois axes fondamentaux qui sont eux-mêmes autant de défis.

Il s’agit du défi de la connaissance et de la compréhension, du défi du renforcement des capacités, et enfin du défi de la mobilisation et de l’adhésion.

Ce schéma récapitule les principaux défis auxquels tout projet en finance ou micro finance islamique doit relever, ainsi que les modalités par lesquelles les efforts doivent être organisés.

 

  1. Le défi de la connaissance et de la compréhension :

Tout projet de finance islamique doit nécessairement s’appuyer sur une bonne connaissance du milieu d’implémentation.

On pourrait dire qu’il en est de même pour tout projet, quelle que soit sa nature ; cependant, dans le domaine de la finance islamique, la tentation est forte de répliquer des initiatives qui ont donné des fruits ailleurs.

Dans tous les colloques ou rencontres dans lesquelles se débattent des questions sur la finance islamique, il est constamment rappelé les initiatives prises en Malaisie, en Egypte, au Pakistan, etc. pour les présenter comme des exemples.

A cela, il n’y a aucun mal dans l’absolu, encore faudrait-il que l’exemple en question ne soit pas plaqué tel quel dans un contexte qui a peu à voir avec celui d’origine.

De plus, il a été constaté dans des pays comme le Sénégal, le Mali, … des tentatives de mise sur pied de mutuelles d’épargne et de crédit fondées sur l’approche islamique ; ces initiatives n’ont pas encore eu le succès escompté.

Les raisons à cela sont multiples, mais on ne peut négliger parmi elles le défaut d’analyse du contexte local qui a abouti dans la majorité des cas à la définition d’orientations stratégiques pas toujours très pertinentes, et à des modalités d’intervention parfois inadaptées.

C’est pour cela que nous estimons qu’il est fondamental que toute structure – qu’elle soit une entreprise ou un Etat – qui entreprend la réalisation d’un projet fondé sur la finance islamique engage au préalable des études sérieuses qui permettront de donner une claire compréhension des éléments du milieu d’implémentation.

 

  1. Le défi du renforcement des capacités :

La finance islamique étant une matière relativement nouvelle dans beaucoup de pays qui ambitionnent de l’implanter chez eux, se pose alors la question lancinante de la formation de ressources humaines de qualité.

Si nous prenons le cas de certains pays d’Afrique occidentale, assez souvent, les « experts » chargés de réfléchir sur les conditions de conception et d’adoption de projet de finance islamique sont des spécialistes de la finance conventionnelle à qui l’on associe des personnes supposées maîtriser une science islamique, peu importe que cette science islamique soit de la théologie fondamentale, de l’hagiographie du prophète Mohamed (PSL), de l’histoire de la religion islamique, du Droit ou de la Littérature arabe.

Bien souvent hélas, passe pour un expert en science islamique tout individu qui peut se prévaloir d’une maîtrise correcte de la langue arabe et de quelques notions religieuses.

Cette confusion dans l’appréhension des véritables compétences empêche une mise en valeur correcte des travaux des quelques vrais experts qui existent.

En effet, des personnes véritablement formées à la finance islamique y existent, mais en nombre très limité.

Il faut dire aussi que la finance islamique comme discipline académique est très récente, et jusqu’à une date pas très lointaine, très peu nombreux étaient les instituts qui la proposaient dans leur catalogue de formation.

Depuis peu, les choses semblent évoluer dans le bon sens avec une multiplication significative de cursus académiques consacrés à cette discipline dans les pays précités.

Nonobstant le problème des formations diplômantes, le renforcement des capacités peut passer aussi par le partage d’expériences, par l’échange d’informations pertinentes, par des programmes de formation adaptées bien entendu, par la diffusion de « bonnes pratiques » à travers divers canaux.

Travailler dans la finance islamique n’est pas neutre, en raison de toutes les connotations idéologiques qui y sont liées ; il ne s’agit pas simplement d’appliquer des techniques.

Il faut aussi savoir agir sur des représentations, sur des perceptions, toutes choses que les programmes de formations négligent jusqu’à présent. Il faut savoir « déminer » le terrain des représentations.

Ce qui conduit au troisième défi identifié : celui de l’adhésion et de la mobilisation.

 

  1. Le défi de l’adhésion et de la mobilisation :

L’adoption de la finance islamique par le grand public ne va jamais de soi, y compris auprès du public musulman.

Il n’existe pas, encore une fois, de tropisme naturel qui pousserait les populations se déclarant musulmanes vers tout ce qui est affublé du qualificatif islamique.

Beaucoup ont commis cette erreur, y compris les initiateurs de nombreux projets à vocation islamique qui ont pensé, par exemple, qu’en mettant en place une institution financière islamique dans un pays à forte proportion de musulmans, la base de clientèle leur serait facilement acquise. Loin s’en faut.

On ne peut pas, lorsqu’il s’agit de mettre en place une nouveauté comme la finance islamique, faire l’économie de campagnes d’explications, voire de persuasion, afin que le grand public saisisse la réalité de ce dont on lui parle, et comprenne les avantages qu’il peut en tirer.

Etre musulman ne suffit pas pour adhérer à la finance islamique. Il faut convaincre ; et l’argument religieux n’est pas toujours le meilleur.

 

Dr Djibril Safi SECK

Directeur du GREFIA (Groupe de Recherche sur la Finance Islamique en Afrique)

Enseignant dans l’Executive MBA de Finance Islamique de l’Université de Strasbourg

et  dans le MBA de Finance Islamique du Cesag en partenariat avec l’Université Paris-Dauphine