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jeudi 11 août 2022

Le pseudo-indice de l’émergence des agents du Bureau de la prospective économique (BPE) du Sénégal

Nous sommes un peu confus lorsque nous avons lu dans la presse un article dont les auteurs sont Moubarak Lo et al. du Bureau de prospective économique (BEP) titré : « Construction d’un indice pré-émergence pour le Sénégal ». Malgré le fait que le titre montre bien que ceci est spécifiquement pour le Sénégal, le texte commence pompeusement par « L’objet de ce travail est de construire un indicateur qui synthétise et suit le niveau de compétitivité et d’attractivité des pays africains pour l’atteinte de l’émergence économique. »
Donc, ce n’est pas pour le Sénégal seulement que les auteurs tentent de construire cet indice, mais bien pour tout le continent africain.
Le BPE, tout seul (même avec de brillants statisticiens) n’en a pas les compétences, ne peut pas sortir par tour de calculs un indice depuis un bureau au Sénégal et l’imposer à tous les pays africains. Il faut savoir raison garder.
Le texte dans sa dernière partie, affirme aussi de façon péremptoire : « L’analyse du résultat révèle qu’en 2016 seuls l’Afrique du Sud, l’Ile Maurice et le Maroc satisfont aux conditions d’émergence économique. En 2016, le Sénégal est classé 7ème sur un échantillon de 40 pays africains avec un taux de réalisation de 47%. Le pays a réalisé des bonds entre 2005 et 2010 passant de 42% à 45% et entre 2010 et 2016 (+2 pts) tandis que la hausse est de 1 point entre 2000 et 2005. »
Sur quelle base une structure publique rattachée à la primature au Sénégal s’adjuge-elle le droit et la capacité de créer un indice continental sans aucun compromis avec les parties prenantes concernées et les institutions compétentes sous régionales et régionales, et se permettre de classer les pays africains sur une échelle fictive d’émergence économique en offrant gracieusement la septième place au Sénégal ? Ce n’est pas du tout le rôle du BPE du Sénégal qui devait plutôt s’occuper à suivre les progrès au Sénégal et dégager des pistes pour l’atteinte des résultats fixés par le gouvernement dans son PSE par des études et analyses plus pertinentes et plus ciblées sur les priorités du pays. D’autant qu’il y a des structures spécialisées et organisations sous régionales et régionales dédiées et qui travaillent déjà sur un indexe consolidé pour mesurer l’émergence. Travail que les auteurs n’ont même pas voulu citer dans leur article, soit par ignorance, soit volontairement pour mieux positionner leur théorie.
Les auteurs du BPE, pour justifier leur rhétorique, font référence aux soi-disant insuffisances qu’ils notent dans les indicateurs de Doing Business, de CPIA de la Banque mondiale (Evaluation des politiques et des institutions en Afrique), et du CPI du World Economic Forum (Consumer price index), alors que ces indicateurs n’ont pas pour objet de mesurer spécifiquement le niveau de l’émergence d’un pays. Et de façon soudaine, les auteurs affirment que leur indice qu’ils viennent de créer ainsi dans leur laboratoire situé quelque part à Dakar, va compléter « l’indice synthétique d’émergence économique (ISEME) et à celui de la qualité de vie construits par Moubarack Lo et d’autres auteurs. » Personne ne connait ces indicateurs, où sont-ils publiés ? Depuis quand les utilise-t-on pour classer les pays ? Quelles institutions les utilisent ? Voilà ce que l’on appelle un indice de café de quartier.
Le seul projet d’indicateur valide qu’on connaît à date est l’Indexe de l’émergence en Afrique (IEA) validée par le NEPAD, qui tente de mesurer l’émergence en Afrique et qui est aussi validé par l’Observatoire de l’émergence en Afrique (OEA), et le Pôle de recherche sur l’Afrique et le monde émergent (PRAME), avec Olivier Mbabia et Mamoudou Gazibo, auteurs réputés sur la thématique de l’émergence, internationalement reconnus. J’invite les auteurs du BPE à les lire attentivement avant de s’avancer sur des terrains glissants (http://www.prame.umontreal.ca/Index%20_emergence_Afrique_2017_Gazibo_Mbabia.pdf}.
Contrairement à l’approche micro-économique des auteurs du BPE Sénégal, les auteurs de l’IEA essayent de construire leur indicateur comparatif avec quatre grands ensembles décomposés en sous dimensions que sont :  1- Politique (stabilité démocratique, leadership, intégrité de la bureaucratie, corruption, gestion publique, et appareil de sécurité), 2- Economique (croissance du PIB, infrastructures, climat des affaires, secteur rural, diversification, et qualité de l’intégration régionale), 3- Développement humain (indice d’éducation, émigration des personnes qualifiées, ratio emploi-population, taux de participation des femmes à la population active, et taux d’alphabétisation), et 4- Société (dépense en sante -% du PIB, espérance vie à la naissance, accès à l’eau potable, accès à l’électricité, protection de l’environnement, et inégalité de revenu – indice de Gini). Voilà l’index le plus reconnu aujourd’hui en Afrique pour mesurer l’émergence des pays. Je ne rentrerai pas ici dans les détails statistiques et économétriques qui montrent que sa validité et sa couverture ne sont en rien comparables au pseudo-indice des agents du BPE.
Cheikh Anta Diop disait que l’évolution et les sciences ne réempruntent jamais les mêmes chemins déjà complétés. Si les agents du BPE veulent contribuer au débat ou à la recherche sur les indices de l’émergence, ils doivent bien prendre en comptent les travaux de PRAME validés par le NEPAD et commencer leur contribution à partir de là, amener des améliorations ou des critiques, non commencer par réinventer la roue. Il y a toujours des améliorations possibles dans les travaux du PRAME, et de brillants économistes comme Moubarak Lo peuvent bien y contribuer positivement au lieu de travailler en silos. Karl Popper disait que la réfutabilité est une force pour les théories scientifiques. Par ailleurs, le dernier classement de l’émergence effectué en 2017 en utilisant l’IEA montrait que les dix premiers pays les plus émergents en Afrique venaient dans l’ordre : Maurice, Afrique du Sud, Seychelles, Botswana, Cap-Vert, Rwanda, Ghana, Tunisie, Namibie, et Maroc. Le Sénégal venait à la 15ieme place et avait surtout des problèmes au niveau des dimensions Economie, et Développement humain. Si chaque pays se mettait à créer son propre indice, comment la comparabilité serait-elle possible ?
Dr. Abdourahmane BA

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