L’économie islamique et l’annulation des intérêts de la dette (Ezzedine GHLAMALLAH, Consultant Senior chez SAAFI, cabinet de conseil spécialiste de la distribution et de la conception de solutions Takaful et de finance islamique)

S’il existe pléthore de docteurs en économie, peu sont capables de soigner ce système financier ultra dépendant de la liquidité, qui après avoir surconsommé des produits toxiques – c’est-à-dire des actifs financiers invendables sur le marché – a frôlé l’overdose en 2008.

Il est d’ailleurs toujours surprenant de constater que les appellations de ces produits financiers toxiques évoquent̀ des produits stupéfiants. Dans le monde de la finance, on utilise très couramment pour désigner ces produits les appellations de junk bonds, que l’on traduit en français par obligations « pourries », désignant aux États-Unis les obligations spéculatives à haut risque, dont la notation est, selon Standard & Poor’s, inférieure à l’investment grade, c’est-à-dire allant de BB+ à D.

Le terme de titrisations synthétiques – qui permettent de conserver juridiquement la propriété d’un portefeuille de créances, tout en transférant le risque à des tiers – et lui aussi utilisé. Ces appellations renvoient pour les premiers aux junkies (toxicomanes) et pour les secondes aux dérivés synthétiques de cocaïne.

L’appellation du palliatif utilisé par les banques centrales pour maintenir le système financier en vie conforte également l’analogie : on le soigne à l’aide de bolus « injections massives de liquidités» via des assouplissements quantitatifs et des taux d’intérêts négatifs lesquels étant une menace pour la stabilité financière.

Malgré cela, les banques centrales n’arrivent pas à redonner au système sa vitalité et le marasme économique se poursuit.

Or, nous connaissons deux aspects majeurs de la vie d’un toxicomane : il n’est pas permis de lui faire confiance ; en situation de crise de manque, il vendrait « père et mère » pour se procurer une dose, et s’il ne parvient pas à se sevrer, c’est la mort assurée.

Les seuls soins qui puissent lui permettre de survivre sont aussi connus : une cure de désintoxication et l’adoption d’une hygiène de vie plus saine.  Cette cure de désintoxication pourrait se traduire par le délaissement de l’intérêt et de la « planche à billets » qui contribuent inexorablement à l’augmentation de la masse monétaire et à la diminution de sa valeur unitaire.

Quant à l’adoption d’une hygiène de vie plus saine, elle pourrait se réaliser par l’attachement à des principes salvateurs, tels que ceux prônés par l’économie islamique, comme l’absence d’enrichissement sans cause, sans fournir un travail productif ou au détriment d’une tierce partie, ou encore le partage de la création de richesse et des risques entre toutes les parties prenantes via le financement et l’adossement à l’économie réelle créatrice de valeur ajoutée.

Il aura fallu quelques siècles avant que la civilisation islamique n’atteigne son apogée et ses apports à l’humanité dans le domaine de la culture et des sciences furent nombreux.

Aujourd’hui, il lui reste encore beaucoup à offrir au travers de l’économie islamique qui apporte des solutions concrètes aux problèmes économiques contemporains, notamment celui de l’excès d’endettement.

L’endettement est la cause des dépressions, lesquelles sont les conséquences de tentatives de désendettement d’agents économiques, suite à un retournement violent d’une conjoncture bénéfique liée à l’abondance du crédit.

A titre d’exemple relatif à l’excès de l’endettement, nous pouvons citer les propos de l’agence de notation Standard and Poor’s indiquant que la majorité des pays d’Afrique subsaharienne notés pourraient avoir, dans les prochaines années, à mettre leurs revenus davantage à disposition au service de leur dette.

En cause, la remontée des taux d’intérêt, et donc le resserrement du crédit, ainsi que l’aggravation des balances commerciales liée à la baisse, souvent spéculative, des cours des matières premières et l’augmentation des importations. Processus ayant pour conséquence une dépréciation des monnaies africaines face aux devises et donc un renchérissement de la dette.

In fine, ce seront les citoyens africains qui en subiront les conséquences, lesquelles se traduiront par une réduction des investissements d’infrastructures et des dépenses sociales. L’aide publique au développement en 2014 apportée par les pays industriels du Nord aux 122 pays du tiers-monde s’est élevée à 88 milliards de dollars alors que la même année, ils ont dû transférer au service de la dette une somme supérieure aux banques du Nord ce qui ne leur permet pas de de sortir du système colonial de l’exportation de matières premières sans transformation.

En multipliant la dette à l’aide du crédit et de l’individualisme, le capitalisme dévore toutes les autres formes de liens sociaux y compris ceux basés sur l’entraide et la solidarité. La dette est un système d’exploitation extrêmement robuste et bien établi. Il s’agit d’une forme d’injustice institutionnalisée qui permet de rendre acceptables des comportements cupides, égoïstes et violents.

Les États, entreprises et ménages surendettés du monde entier doivent savoir qu’au regard de la sagesse antique et des sources scripturaires des trois religions monothéistes, les prêts qu’ils ont contractés sont nuls et non avenus. Seul le capital prêté doit être remboursé ; quant aux intérêts, ils doivent être purement et simplement annulés.

Les fondements et l’essor de la finance islamique remettent sérieusement en question le modèle actuel de la dette et offrent des solutions concrètes qui permettent non seulement de l’enrayer mais aussi de réorienter le financement vers l’économie réelle pour finalement libérer l’emploi et la croissance.

 

Ezzedine GHLAMALLAH est Consultant Senior chez SAAFI, cabinet de conseil spécialiste de la distribution et de la conception de solutions Takaful et de finance islamique. Avec son équipe, il conseille les institutions et organisations désireuses de structurer des projets d’assurance Takaful ou de finance islamique. Il conçoit des solutions Takaful pour le marché européen et a mené des études de faisabilité pour des banques et des compagnies d’assurance afin de mettre en œuvre l’assurance Takaful famille en Afrique du Nord. Il est diplômé de l’Université de Strasbourg où il a obtenu un Exécutive MBA en finance islamique, de l’Université d’Aix-Marseille où il a obtenu un Master en Finance, Comptabilité, Fiscalité et Patrimoine, et licencié de l’École Nationale de l’Assurance de Paris en Assurance Banque Finance. Avant de créer SAAFI en 2014, il a acquis 10 années d’expérience dans le domaine bancaire et assurantiel. Aujourd’hui, il enseigne la finance islamique et le Takaful à l’Université dans les villes d’Aix-Marseille, Cergy Pontoise, Dijon, Mulhouse et Strasbourg. Il anime la rubrique « finance éthique » sur le site Saphirnews.com, publie régulièrement des articles dans des revues spécialisées telles que Revue Banque, l’Argus de l’Assurance ou encore La Tribune. Il est le correspondant exclusif Takaful Europe pour l’Islamic Finance News.