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vendredi 9 décembre 2022

Les rapports de la banque mondiale sur la situation économique et financière des pays africains doivent-ils être « jetés à la poubelle »?

La sortie ce mois, du dernier rapport de la Banque mondiale sur la situation économique et financière des pays africains m’amène à réfléchir sur la pertinence de ce type de rapports.

Ces derniers,  produits annuellement depuis des décennies, insistent toujours sur l’analyse du cadre macro-économique et parfois sur le développement des entreprises.

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Force est de constater qu’ils n’ont pas eu une grande efficacité puisque les pays africains continuent de s’enliser dans la pauvreté. Pouvait-il en être autrement quant on sait que les taux de croissance annoncés sont en général très peu conformes à la réalité. Ces rapports sont de mon point de vue plutôt descriptifs, dans de rares cas objectifs, peu critiques pour ne pas dire complaisants dans leur globalité, incomplets et orientés.

Un pays comme le Sénégal vient, dans le rapport concernant l’exercice 2021, d’afficher des résultats sociaux en deçà des attentes avec un taux d’alphabétisation de 51,9% inférieur à la moyenne de l’Afrique subsaharienne et un taux de pauvreté qui reste élevé avec 34% ; sans oublier un endettement public devenu très important en 2022 (73,1%) en augmentation de 10 points par rapport à 2019. Malgré cet élan défavorable, les équipes de la Banque mondiale ont conclu contre toute attente que les risques de surrendettement sont maîtrisés au Sénégal. Quel paradoxe!

Sur cette question de l’endettement, comment est ce que les collectivités africaines pourraient-ils en profiter lorsque sur un prêt consenti, un pourcentage relativement important est perçu indirectement par les décideurs au travers de structures intermédiaires, sous forme de commission de closing, et que le reliquat effectivement versé à l’emprunteur subit de plein fouet les affres de la corruption sur marché ? Sans oublier la mauvaise qualité de la dépense publique perceptible au travers de projets financés peu générateurs de valeur ajoutée (construction de stades, de ministères, de centres de conférences, d’infrastructures peu pertinents, sans rapport avec l’activité économique réelle).

Pouvait-il en être autrement quant on sait que la Banque mondiale en ce qui la concerne a été épinglée à deux reprises:

d’ abord par un audit interne qui a révélé que 7,5% des crédits accordés par l’Institution aux pays en voie de développement étaient dévoyés sous forme de corruption et recyclés dans les paradis fiscaux; ensuite, par les soupçons de conflits d’intérêt qui sont à l’origine de la suspension du rapport doing business de l’Institution qui était devenu un « must » dans le monde international des affaires. 

Aussi, qui ne se souvient pas des 200 000 euros de cadeaux de départ, qu’avait remis en 2009 l’administration du Président Wade, en liquide et sous forme de valise au représentant du Fonds monétaire international d’alors,  Monsieur Alex Ségura?

Ces rapports parfois très accommodants avec les gouvernements, et dont les conclusions semblent biaisées et très loin des réalités vécues par les populations gagneraient à être relativisés pour plusieurs raisons.

Premièrement, ils restent muets sur les contraintes diverses, d’ordre structurel que les économies africaines continuent de subir notamment au regard de leur caractere extraverti. Ces déformations remontent à la période coloniale et continuent de peser sur le devenir des pays concernés.

Au lieu d’encourager le déroulement de stratégies d’import substitutions efficaces, de diversification des tissus économiques et de transformation des matières premières locales, ces rapports se bornent la plupart du temps à presenter dans l’absolu les résultats atteints au plan macro-économique en évitant soigneusement de s’interroger sur les vraies causes structurelles des échecs notés.

Ces rapports n’abordent jamais des questions sensibles comme le FCFA qui minent les economies des pays de cette zone, lesquels n’ont aucune maîtrise sur leur gestion monétaire qui plus est dans le contexte fortement inflationniste actuel qui recommande parfois des dévaluations compétitives. 

D’autres questions capitales sont laissées en rade comme:

(I) les difficultés liées à l’aménagement des territoires nationaux qui inhibent la croissance, favorisent l’exode rurale et renforcent les inégalités, 

(ii) la nécessité de revisiter un certain nombre de concepts mondialement acceptés mais qui ne cadrent plus avec les réalités socio-économiques. On peut citer par exemple les critères de définition du chômage dans un contexte de forte présence d’un secteur informel dynamique et socialement acceptable en Afrique, les notions classiques et conventionnelles de mesures des progrès économiques comme le PIB et le PNB. Sans oublier l’urgente nécessité de repenser la notion de développement.

(iii) l’urgence d’engager de nouvelles réflexions sur comment extirper les Etats africains des « griffes » de ces capitalistes sans foi ni loi qui corrompent les fonctionnaires locaux uniquement pour maintenir les dynamiques actuelles d’ importation au détriment de la production nationale. Sur cet aspect précis, la banque mondiale aurait dû encourager à développer un agenda réaliste autour du néologisme « delobbieser » afin d’aider les pays africains à sortir de cette impasse .

(iv) les questions de gouvernance , d’état de droit et de sécurité 

(v) les mécanismes de fixation arbitraires des cours sur les marchés internationaux.

L’optique générale des rapports de la banque mondiale cache objectivement un appui diffus aux multinationales car le modèle ultraliberal de déréglementation ne concerne pas un secteur privé constitué à près de 90% par le secteur informel.

Le rapport de cette année a ouvert une fenêtre très large sur l’impact du numérique sur la compétitivité des entreprises en oubliant que nous vivons

dans une ère de faible production agricole et de menace sur la sécurité alimentaire mondiale.

Aussi, avant d’évoquer le numérique comme solution éventuelle, il aurait fallu s’ interroger par exemple sur l’origine des difficultés qu’éprouvent les entreprises pour accéder à l’énergie et au financement mais aussi sur leur taux de mortalité important.

Je reste plus que jamais convaincu que la Banque doit être auditée, ses procédures et méthodes revisitées pour le grand bien de l’humanité.

En attendant, les populations africaines devraient mettre au rebut ces rapports qui ne leur servent à rien.

Magaye GAYE 

Economiste International 

00221 77 245 07 58

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