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lundi 10 mai 2021

Les sources antiques et monothéistes de l’interdiction de l’intérêt

Par Ezzedine GHLAMALLAH, Entrepreneur et chercheur

Aristote considérait les hommes qui se montrent cupides et qui ne respectent pas l’égalité comme étant injustes. En effet, l’homme injuste prend soit trop des richesses qui devraient revenir à autrui, notamment à l’aide de l’intérêt, soit trop peu des « maux » qui doivent lui revenir et qu’il laisse aux autres. C’est en ce sens qu’à ses yeux l’homme cupide ne respecte jamais l’égalité et que c’est le rôle de la justice en tant que « vertu tout entière » de rétablir cette égalité et de combattre la pléonexie qui conduit souvent à ce que les hommes veulent accaparer les profits et transférer leurs pertes à autrui.

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En effet, Aristote l’évoquait déjà la question de l’usure dans ses Politiques au livre 1, Chapitre 3 : « On a surtout raison d’exécrer l’usure, parce qu’elle est un mode d’acquisition né de l’argent lui-même, et ne lui donnant pas la destination pour laquelle on l’avait créé. L’argent ne devait servir qu’à l’échange ; et l’intérêt qu’on en tire le multiplie lui-même, comme l’indique assez le nom que lui donne la langue grecque (le mot qui signifie en grec « intérêt », vient d’un radical qui signifie « enfanter »). Les pères ici sont absolument semblables aux enfants. L’intérêt est de l’argent issu d’argent, et c’est de toutes les acquisitions celle qui est la plus contraire à la nature. ».

L’intérêt a sans doute été jugé par Aristote comme étant contre nature car rien de ce qui existe dans la nature ne résiste à l’altération du temps, alors que l’intérêt, en tant que création humaine dénuée de toute matérialité, tend inexorablement vers l’infini sous l’effet du temps. L’homme, en conceptualisant l’intérêt, a donné un attribut d’éternité à l’une de ses créations, et c’est sûrement pour cette raison qu’il est autant réprouvé dans les sources scripturaires des monothéismes. Cicéron a rapporté une citation de Caton l’Ancien dans laquelle on demandait à ce dernier : « Du prêt à intérêt que penser ? », et lui de répondre : « De l’assassinat que penser ? ».

La Torah utilise deux termes pour dėsigner l’intérêt : « morsure » dont la racine hébraïque a le sens de « mordre » ; et « surplus » dont la racine hébraïque a le sens d’« augmenter ». La « morsure » exprime la souffrance de l’emprunteur et le « surplus » l’enrichissement du créancier. L’Ancien Testament contient de nombreux passages condamnant la pratique de l’usure et de l’intérêt.

Nous trouvons dans l’Évangile la parabole du serviteur impitoyable ou la parabole de la dette selon Matthieu dont le texte original a conduit le Clergé à déduire que l’Evangile prônait l’abolition de la dette.

Chez Aristote, qui condamna la chrématistique, l’argent n’a pas la faculté de s’accroître, il est infécond et ressemble plutôt à un bien fongible tel que le vin pour lequel il est impossible de procéder à un démembrement contrairement à un bien immobilier. La pensée aristotélicienne a exercé une influence majeure dans la scolastique au Moyen-Âge incarnée par Thomas d’Aquin qui écrivait : « (…) si quelqu’un voulait vendre le vin d’une part et qu’il voulût d’autre part en céder l’usage, il vendrait la même chose deux fois, ou il vendrait ce qui n’existe pas : il ferait donc évidemment une injustice. ». Pour Thomas d’Aquin, le temps ne peut se vendre sans faire l’objet d’une injustice car dépourvu de valeur monétaire, ce qui représentait pour Aristote le plus grand mal.

Tous les pères de l’Église ont été unanimes, tous ont condamné la pratique de l’usure avec véhémence, principalement pour les deux raisons suivantes : premièrement, il est interdit explicitement par l’Ancien Testament de facturer des intérêts, et deuxièmement, il n’est pas compatible avec le commandement chrétien de s’aimer les uns les autres. La position de l’Église a considéré pendant de nombreux siècles que l’intérêt menait à l’esclavage. Par l’incapacité de payer des intérêts, l’emprunteur endetté contracte involontairement une servitude à vie.

C’est dans ce contexte que l’idée même de coercition économique a d’abord été établie en relation avec l’usure, considérée comme le délit économique le plus grave. St Ambrose de Milan déclara sans équivoque que l’usure était une forme de vol : « Si quelqu’un porte l’usure, il commet un vol« . En accord avec ces règles, l’Église a donc interdit en Europe les intérêts en qualifiant d’usure les prêts de monnaie. C’est par la reforme de Calvin que cette pratique devint acceptable. C’est le protestantisme qui justifie, sous sa plume, la légitimité de l’intérêt : « Le capital a un caractère de bien immédiatement productif » et l’intérêt put ainsi acquérir un caractère licite.

Dans l’islam, l’interdiction ferme et définitive de l’usure a pris 9 années, l’interdiction s’est faite progressivement car historiquement cette pratique était très enracinée dans les sociétés antéislamiques. Le Prophète Muhammad (PSL) a commencé par abolir les intérêts qui étaient dus à sa famille. En effet, il demanda à son oncle Abbas d’annuler tous les intérêts qui lui étaient dus. En islam, tromper un nouvel entrant sur le marché est considéré comme de l’usure de la même manière que l’agent qui alimente artificiellement la demande pour faire monter les cours.

Appliquée à l’économie et à la finance moderne, on comprend que cette interdiction comprend aussi le fait de tirer avantage d’une asymétrie de l’information et/ou d’une manipulation des cours du marché. Grâce au mécanisme de valorisation au prix du marché, ces interdictions permettent d’accroître l’équité et l’efficience des marchés, et peuvent améliorer l’efficience économique, en encourageant la coopération, et en réduisant l’asymétrie d’information. Par ailleurs, l’analyse économique démontre un autre effet largement pervers des taux d’intérêts qui contribuent à l’inefficience du financement : les emprunteurs risqués, parmi lesquels figurent les défavorisés, se voient refuser l’accès au crédit, et les contraignent à se tourner vers les marchés informels.

Comme nous venons de le constater, la condamnation de l’intérêt se retrouve donc dans la sagesse aristotélicienne et dans les trois monothéismes. Elle fait figure plutôt d’un attribut universel partagé par différentes formes de sagesse et de spiritualité et se distingue de cette forme de finance « moderne » spéculative et déconnectée du financement de l’économie réelle. Ainsi, cette interdiction de l’intérêt pose la question de la valeur éthique ou morale d’un système qui rémunère par l’intérêt bancaire l’oisiveté du capital et qui permet que le riche soit toujours plus riche sans avoir à fournir un autre effort que celui d’être riche.

Cette position semble être éthiquement et moralement intenable et inacceptable : à la fois d’un point de vue traditionnel, en se référant aux sources des différentes formes de sagesse humaine, qu’il s’agisse de la sagesse grecque antique, ou de l’un des trois monothéismes ; mais aussi d’un point de vue moderne, lorsque l’on contemple l’état de dépravation du monde actuel asservi par l’emprise de la dette et du système d’esclavagisme financier qui, par la mise en place d’une exploitation excessive de la nature et du vivant, a conduit à la destruction des écosystèmes.

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