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jeudi 11 août 2022

Voyage dans la galaxie de l’économie sociale et solidaire

 

De la difficulté à dessiner un projet commun

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Pourquoi, alors, a-t-on l’impression que cette galaxie reste à la marge du système, sans vraiment l’influencer ? Parce que ces chiffres sont trompeurs : ils additionnent des torchons et des serviettes !

Cette planète sociale et solidaire, qui regroupe une kyrielle de tribusqui, au mieux s’ignorent, au pire s’invectivent, a en tout cas bien du mal à dessiner un projet commun. Les militants associatifs, qui pratiquent volontiers l’entre-soi, reprochent au monde coopératif et mutualiste d’avoir perdu son âme, au fur et à mesure qu’il devenait puissant. Comme l’explique dans son livre Philippe Frémeaux (1) , « leur destin s’inscrit aussi sous le triple signe de la récupération, de la banalisation ou de l’instrumentalisation ». En réaction à cette dérive a justement émergé une dynamique « économie solidaire » de proximité. Plus récente, moins structurée, très décentralisée, elle est constituée d’un foisonnement de micro-initiatives touchant l’échange équitable, l’agriculture biologique, la finance solidaire, les services à la personne, l’accès à la culture… « Cette mouvance peut paraître marginale en France, mais elle existe fortement à l’international et concerne des millions d’emplois en Amérique latine », rappelle Jean-Louis Laville, professeur au Cnam et auteur d’un ouvrage sur le sujet (2). Très en prise avec les problèmes quotidiens, elle aspire à une réelle démocratisation de l’économie.

 

Des entrepreneurs sociaux à la française

Justement : bon nombre de ses sympathisants rejettent la troisième branche du mouvement, trop liée, d’après eux, au monde de l’entreprise. Celle des entrepreneurs sociaux à la française, voire du social business à l’anglo-saxonne. Des structures comme France active, France Initiative ou l’Adie, aidées par la Caisse des Dépôts et les collectivités locales, drainent des financements et parrainent des candidats à la création de microentreprises. Comme le fait, à l’échelle internationale, le réseau d’entrepreneurs sociaux Ashoka, créé par Bill Drayton et soutenu par McKinsey. Enfin, certaines multinationales lancent des activités de social business, pour mettre leur savoir-faire au service des plus démunis. « Nous avons eu un rôle d’éclaireur, mais nous ne sommes pas les seuls opérateurs, explique Arnaud Mourot, d’Ashoka France. Pour résoudre les problèmes, il faut que l’on travaille tous ensemble : avec la société civile, les médias, la sphère publique. » Mais les plus radicaux ne voient dans ces initiatives que des supplétifs, destinés à rendre le capitalisme plus acceptable.

Un manque de relais politique à l’échèle nationale

Est-ce le résultat de ces bisbilles idéologiques ? Cette « autre économie » peine en tout cas à sortir de sa marginalité. Elle manque cruellement de relais politique à l’échelle nationale. Même Martine Aubry active à Lille, n’en fait apparemment pas un axe de sa précampagne pour 2012… Il faut dire que la social-démocratie a longtemps ignoré – voire méprisé – l’économie sociale et solidaire. « Elle s’est jusqu’ici surtout concentrée sur la régulation macroéconomique et la redistribution étatique, laissant la microéconomie aux entreprises capitalistes », regrette Jean-Louis Laville.

Protectionnisme et démondialisation ne sont plus tabous

La triple crise financière, sociale et écologique que traversent nos sociétés occidentales pourrait changer la donne. Inégalités, précarité, chômage rongent notre fabrique sociale. La prise de conscience des dangers du capitalisme financiarisé s’étend. Un nombre croissant d’étudiants des écoles de commerce et de cadres des multinationales sont en quête de sens. Dans le débat, à gauche, en vue des élections de 2012, protectionnisme et démondialisation ne sont plus des mots tabous. En outre, l’Etat-providence étant fauché, il faudra fatalement réinventer son articulation avec les initiatives solidaires. En espérant que la course aux subventions, forcément de plus en plus âpre, n’attisera pas trop les querelles de clocher !

Car, historiquement, ces structures atypiques ont toujours été des laboratoires d’innovation. Dès le XIXe siècle, l’entraide mutuelle a ouvert la voie à la création de la Sécurité sociale. Plus récemment, des entrepreneurs sociaux ont été les pionniers des activités de recyclageou de services à la personne, qui ont donné naissance à des secteurs économiques à part entière. Les familles de l’ESS accoucheront-elles d’un projet commun ? Les gouvernements présent et futur définiront-ils une politique nationale en faveur de l’économie sociale et solidaire ? Tels sont les objectifs des états généraux de l’ESS (du 17 au 19 juin à Paris) et de la semaine Ashoka des « acteurs du changement ». Car on n’a désormais plus le choix. Il faut explorer toutes les voies pour faire barrage au risque de dérives autoritaires ou populistes !

(1)« La Nouvelle Alternative ? Enquête sur l’économie sociale et solidaire », Les Petits Matins-Alternatives économiques, juin 2011.

(2) »Agir à gauche. L’économie sociale et solidaire », DDB, juin 2011.

Dominique Nora-Le Nouvel Observateur

Article publié dans « le Nouvel Observateur » en kiosque jeudi 16 juin. Lire aussi l’intégralité du dossier de 10 pages sur l’économie solidaire dans ce numéro.

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