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mercredi 17 août 2022

Justice économique : une perspective islamique, PREMIERE PARTIE (Dr Abdou Karim DIAW, Expert en Finance islamique)

1. Introduction
La justice économique, qui touche aussi bien l’individu que l’ordre social, embrasse les principes moraux déterminant les moyens d’acquisition des biens, la rémunération des facteurs de production ainsi que la redistribution des richesses en vue de prendre en charge les plus démunis de la société.
L’absence de cette justice est certainement à la source de beaucoup de remous et de tensions aussi bien sur le plan social que politique.
La justice est un objectif que tous les messages révélés visent à établir dans tous les domaines des relations humaines. Cela est clairement indiqué par le verset: « Nous avons envoyé Nos messagers et révélé à travers eux le Livre et la Balance, afin que la justice soit établie parmi les Hommes » (Coran, 57:25).

Dans le domaine économique, le principe est d’autant plus important que l’amour naturel de la richesse peut induire les gens à mener des transactions inéquitables. Cela explique pourquoi de nombreux versets du Coran traitent spécifiquement de cette question.
Notre propos tournera essentiellement autour de 3 axes majeurs ; nous ferons d’abord un état des lieux pour mettre à nu le manque de justice économique dans le monde d’aujourd’hui. Cet axe sera suivi par une discussion sur le potentiel du système économique islamique à la réalisation de plus d’efficacité et de justice dans l’allocation et la distribution des ressources et des revenus.
Deux éléments du système sont analysés dans deux axes différents : il s’agit de la finance islamique et des mécanismes de distribution. Quelques considérations finales terminent le papier.

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2. Justice économique : Etat des lieux
Dans un fameux article publié en 1996 le Professeur émérite Jacques Chonchol analysait, de manière on ne peut plus pertinente, les grandes mutations économiques et leurs conséquences sociales. Ainsi, faisait-il remarquer l’impact de la mondialisation sur nos économies, caractérisé (cet impact) par la libéralisation des marchés, la déréglementation et les privatisations de secteurs entiers des économies nationales.

Deux glissements majeurs ont été notables : de la politique à l’économie et de l’économie à la finance.
S’agissant du premier glissement, on note une recomposition de la structure des pouvoirs avec l’irruption de réseaux de groupes financiers-industriels qui ne cessent d’acquérir une influence grandissante sur les politiques économiques.

Le second glissement est caractérisé par la domination du système économique par les outils qu’il a créés pour faciliter les échanges : la monnaie et la finance. C’est ce que l’on appelle la financiarisation de l’économie qui se caractérise par un gonflement de la sphère financière couplé de sa déconnexion de l’économie réelle.
Déjà en 2002, cette disproportion du flux des transactions financières mondiales par rapport aux besoins de l’économie réelle pour la production de biens et services était préoccupante. Ainsi, tandis que le total des transactions financières mondiales s’élevait à 1 100 000 milliards de dollars, les transactions relatives à l’économie réelle – le PIB mondial – ne comptaient que pour 32 300 milliards de dollars. Déduction faite des besoins de change du commerce international et du tourisme, on en conclut que 95 % de toutes les transactions financières mondiales consistaient en des opérations de spéculation pure.

Cette situation s’est aggravée aujourd’hui avec une économie spéculative qui l’emporte sur l’économie productive dans une proportion de plus de 40 à 1.
Cette hypertrophie du système financier, infesté par la spéculation, peut être valablement indexée comme étant une des principales causes des crises répétitives dans le système financier mondial, mais aussi des inégalités dans la répartition des richesses.
Dans un rapport thématique publié par OXFAM en janvier 2015, il est indiqué qu’en 2014, les 1 % les plus riches détenaient 48 % des richesses mondiales, laissant 52 % aux 99 % restants. Pire encore, 80 % de la population mondiale doit se contenter de seulement 5,5 % des richesses.

Si on sait que ces richesses sont concentrées principalement en Amérique du Nord et en Europe, on a alors un élément explicatif des scènes dramatiques que nous offre depuis quelques temps le phénomène de l’émigration clandestine.
Au Sénégal, la situation socio-économique n’est pas des plus reluisantes. Ainsi, selon le diagnostic fait dans le PSE, seule une personne sur cinq travaille à plein temps au Sénégal, ce qui laisse entrevoir un taux élevé de dépendance qui se traduit, entre autres, par une pression constante sur les individus qui travaillent et qui courent,
ainsi, le risque de basculer dans la pauvreté monétaire.
Selon ces mêmes données, l’incidence de la pauvreté monétaire s’élevait à 46,7% en 2011. La pauvreté étant plus accentuée en milieu rural avec une incidence de 57,1% contre 26,1% à Dakar et 41,2% dans les autres villes.

Ces éléments nous permettent d’avoir un aperçu de la problématique de justice économique dans le monde contemporain.
L’Islam dispose d’institutions et d’instruments à même d’apporter les correctifs idoines à cette problématique. Ainsi, proposerons –nous de montrer que la finance islamique, de par son modèle d’intermédiation, est de nature à établir systématiquement le lien entre la sphère financière et celle de l’économie réelle tout en réduisant au minimum les activités spéculatives. Pareillement, le système islamique de distribution est assez global pour réduire les inégalités et favoriser une meilleure répartition des richesses.
Conception islamique de justice économique

Dans la perspective islamique l’être humain est le vicaire d’Allah sur terre :
« C’est Lui qui a fait de vous les vicaires sur terre et qui vous a élevés, en rangs, les uns au-dessus des autres, afin de vous éprouver en ce qu’Il vous a donné. (Vraiment) ton Seigneur est prompt en punition, Il est aussi Pardonneur et Miséricordieux » (Coran, 6 : 165).
Il va de soi qu’un tel statut de vicaire nécessite un guide, une feuille de route pour une correcte exécution de la mission demandée. Dans la religion musulmane, le Coran peut être considéré comme ce guide qui se caractérise par son traitement de l’Homme dans sa globalité.

On y trouve des dispositions relatives à la foi et aux actes cultuels ; de la même manière qu’il comporte des orientations relatives à des questions politiques économiques et sociales. Ce caractère global du message coranique échappe, malheureusement, à beaucoup et ce n’est pas nouveau.
Le Coran nous rapporte l’histoire du Prophète Chuaib (SAW) avec son peuple. La mission de ce dernier avait une forte connotation économique. Comme aujourd’hui, les transactions économiques de son peuple manquaient terriblement d’éthique et d’équité. Mais son peuple était étonné de l’immixtion de sa mission dans leurs affaires économiques :
«Ils dirent : “ô Chuaïb ! Est-ce que ta prière te demande de nous faire abandonner ce qu’adoraient nos ancêtres, ou de ne plus faire de nos biens ce que nous voulons ? Est-ce toi l’indulgent, le droit ? ” ».

Nous pourrions citer d’autres dispositions qui établissent de manière claire le lien entre la foi et l’activité économique ou la foi et l’activité sociale. Tout cela montre que, dans la perspective islamique, le concept de ‘amal saalih ou bonne œuvre ne se limite pas aux œuvres à connotation spirituelle comme la prière et le jeûne mais embrasse aussi les activités sociales, économiques et politiques des Hommes.

Par Abdou DIAW, PhD
Directeur d’Al-Itqan Conseil et Formation en finance islamique (ACOFFIS)
Responsable des Programmes de finance islamique du CESAG

Email : abdoulkarimdiaw@gmail.com

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